Où sont les ingénieurs ? par Philippe Tisserant

” Je regardais il y a quelques semaines le cours d’introduction à la philosophie des sciences d’Étienne Klein à ses élèves de Centrale Supélec.

Ça date un peu puisque le cours avait été donné en 2013 mais rien n’a changé quant au fond.

En substance le prof s’inquiétait du ” silence assourdissant ” des ingénieurs dans les nombreux débats qui animent la société alors qu’ils sont à l’origine de toutes les transformations qu’elle connaît en bien comme en mal depuis quelques deux siècles.

De fait, pour la plupart, les ingénieurs se taisent quand ils n’alimentent pas les rêves chimériques des amis des bonnes affaires.

Pourquoi un tel silence ou un tel comportement ?

Tout d’abord leur statut a changé. Au 19 ème siècle ils représentaient le modèle auquel chacun aspirait. Tous les héros de Jules Verne appartiennent d’ailleurs à cette corporation. Votre serviteur bien que né au siècle suivant doit son goût pour les sciences et les techniques à la lecture de “l’Ile Mystérieuse” reçu en prix d’excellence à la fin de son CM1*.

l’atelier aéronautique des Frères Voisin – 1908

Il faut dire qu’à cette époque la certitude, malgré quelques points obscurs**, d’avoir résolu l’essentiel des questions de la physique permettait aux ingénieurs et aux physiciens d’être sûrs d’eux et donc de participer sans arrière pensées au devenir de la société.

Ce statut privilégié n’a pas résisté aux avancées de la physique du début du 20e siècle.

De la capacité à comprendre la totalité des connaissances physiques moyennant un bon bagage mathématique nous sommes passés en raison de leurs complexités croissantes à une spécialisation des connaissances certes nécessaire mais très défavorable à une vision plus globale du monde qui les entoure. Pierre Gilles de Gennes prix Nobel de physique 1991 avouait d’ailleurs qu’il ne comprenait pas toujours ce qu’expliquait ses collègues d’autres disciplines pourtant proches de la sienne.

Non seulement cette spécialisation conduit à une atomisation de la corporation, mais elle favorise les comportements égoïstes et les ambitions imbéciles. Ne voit-on pas les meilleurs élèves des promotions de l’X choisir de travailler pour les banques à élaborer des algorithmes toujours plus “sioux” dans le seul but de fabriquer de l’argent sans autre cause que la vitesse de circulation du crédit.

Pour les chercheurs, l’injonction permanente à publier sous peine de perdre les crédits nécessaires à leurs travaux conduit à un volume de papiers de plus en plus grand , mais de moins en moins créatif du point de vue de la connaissance.

Ces tendances mortifères conduisent les étudiants à choisir des voies non seulement plus valorisantes socialement, mais également bien plus rémunératrices.

Ajoutons à tout cela une dévalorisation de la culture scientifique dont chacun d’entre nous peut se rendre compte. Il suffit pour cela d’écouter ou regarder ce que deviennent les sujets pour lesquels nous sommes compétents passés au crible des médias de masse. Outre les approximations voir les contresens flagrants, chaque “nouveauté” annoncée est prise par le petit bout de la lorgnette sans mise en perspective ni mesure des ordres de grandeur.

L’avenir n’est donc pas rose. Pourtant qui d’autre que les ingénieurs et les scientifiques sont en mesure d’expliquer à la population comme à ses représentants qu’une croissance continue dans un monde fini est impossible ?

Dans notre petit domaine de l’aviation légère nous subissons nous aussi cette tendance à la spécialisation et à une vision parcellaire des problèmes que nous nous posons.

Depuis sa création en 1987 notre association [Inter-Action ***] a eu le mérite d’avoir toujours encouragé ses membres à prendre en compte l’ensemble des facteurs intervenants dans la conception d’un avion en essayant, comme disent les pétroliers, de balayer les “coûts” du “gisement à la pompe”.

Les méthodes de conception que nous pratiquons sont basées sur l’analyse des limites théoriques des systèmes puis sur les solutions techniques pour s’en approcher.

Bien qu’à une incommensurable plus grande échelle j’ai le sentiment que ces méthodes vaudraient aussi pour tenter d’améliorer notre avenir. “

Philippe Tisserant
Président de l’Association Inter-Action
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* Cette performance liée pour beaucoup à la personnalité de son instituteur n’a plus été que très très exceptionnellement renouvelée au cours de sa scolarité…

** Ces points obscurs furent la base de toute la physique théorique contemporaine et la raison de l’hyperspécialisation de la recherche ultérieure.

*** Inter-Action : Association de Sauvetage Créatif du Savoir Aérotechnique. Une association incontournable pour tout ce qui touche à la conception, l’optimisation et la fabrication d’aéronefs. Nombreuses publications et important fond documentaire. Organisation de colloques et de stages de conception avion léger.

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